Portrait de Mme Marie-Claude-Alberte de Meauterfeuil

Portrait de Mme Marie-Claude-Alberte de Meauterfeuil

Marie-Claude-Alberte de Meauterfeuil a perdu tout contact avec ses amis et sa famille. Installée du matin au soir dans son fauteuil, elle ausculte par sa fenêtre les mouvements de son quartier. Et si elle semble bien avoir oublié tout de sa vie, elle connaît par cœur les moindres faits et gestes de ses voisins et des passants inconnus qui sillonnent sa rue.

Ainsi baptisa-t-elle François ce vieil homme qui toujours arrive cinq minutes trop tôt et attends de très bonne heure l’ouverture de la boulangerie. Un croissant et une baguette, tous les jours.

Viennent ensuite Ginette et Émilie, avec leurs trois enfants qui crient tout le temps, les cartables plus gros qu’eux sur le dos. Chacun un pain au chocolat pour le goûter de l’école.

Puis Augustin s’installe par terre devant le magasin avec son chien Picolo, qui semble encore plus saoul que son maître. À midi, le boulanger leur donne un sandwich, et ce sont toujours les mêmes passants qui versent quelques pièces dans la casquette sur le trottoir.
C’est ainsi que, badaud après badaud, la journée de Marie-Claude-Alberte de Meauterfeuil passe doucement, avec le son l’été, la fenêtre ouverte, avec les perles de pluie sur les vitres l’hiver, qui s’illuminent d’or et de corail aux passages des voitures et des bus. Un véritable feu d’artifice quand surgit une ambulance ou un camion de pompier.

Vers 19 heures, des gens viennent la voir pour lui préparer à manger, gesticuler dans l’appartement avec leur fer à repasser et leur bruyant aspirateur qui met de la poussière partout, l’aider en salle de bain à se laver et la coucher. Ces gens se croient vraiment tout permis, prétextant être de la famille.

– C’est moi, Marie, ta cousine Marie-Epiphanie
– Marie-quoi ? Quel drôle de nom ! Jamais entendu parlé !
– Bonjour, Marie-Claude, c’est Joshua, tu vas bien ?
– Contente de vous rencontrer, Machin-Chose !
– Coucou Tantine, c’est Annie-Christophine , comment s’est passée ta journée ? As-tu besoin de quelque chose ?
– De paix ; j’ai juste besoin d’avoir la paix, comme tout le monde : ce n’est pas trop compliqué, quand même !

Ils sont certainement toutes et tous très gentils, mais non, vraiment, je ne les connais pas.

Chaque soir, Marie-Caulde-Alberte de Meauterfeuil s’endort en espérant qu’au prochain matin, elle pourra encore contempler sa rue et tout ses habitants qui l’accompagnent au quotidien, sans le savoir.

Tous sans le savoir excepté Augustin, qui toujours en s’installant sur son carton lui fait de loin un grand signe de la main, tout en caressant son chien.
Et c’est là le seul et sans doute le dernier secret de Marie-Claude, ce geste de bonté que le mendiant lui offre en souriant aux premières lueurs de la journée.

© jean-marin wibaux